Communiqué avant la tentative de censure au Pérou à notre film et à l'histoire qu'il représente

A l’opinion publique,

Quand le cinéma remue les consciences, quand il ne dicte pas de contenus et préfère altérer les certitudes, quand le cinéma va au-delà des vanités de surface, c’est alors qu’il prend tout son sens.
Cependant, il est fréquent qu’il dérange ceux qui souhaitent le silence pour enterrer le passé.
Ces jours-ci, de façon organisée, non seulement le personnage de mon film documentaire mais l’œuvre Hugo Blanco, Río Profundo elle-même ont été attaqués et diffamés par des personnes aux
intérêts politiques et institutionnels précis, plusieurs d’entre eux appartenant à des corps militaires et policiers, dont le dénominateur commun est de n’avoir pas vu le film. Cet acte d’intimidation vient avec une avalanche de trolls et de haters, il se développe au milieu d’un accueil très positif du film et de sa bonne estimation de la part de nombreux spectateurs, quel que soient leurs affinités politiques.

Mais il y a un autre personnage essentiel du film qui est de nouveau rendu invisible dans cette discussion : c’est le collectif paysan indigène qui a souffert et résisté aux exploitations du régime
latifundiaire. L’action de ce collectif inclut des occupations organisées et pacifiques de terres tout au long des Andes péruviennes pour parvenir à la Réforme Agraire, c’est-à-dire pour posséder la terre et vivre sans humiliation. Tout ce processus collectif a été séculairement minimisé dans notre histoire.
Son importance a été déplacée sur les acteurs militaires, que ce soit le Général Velasco ou les guérilleros. La lutte collective des paysans indigènes est un élément essentiel du film que l’on ne peut
pas continuer d’ignorer alors qu’on approche de la célébration du Bicentenaire national.
La remise en question du droit constitutionnel à l’expression en vigueur dans notre pays ne nous réjouit pas. Nous espérons cependant que cette agitation médiatique mène à ce qu’on se pose des questions sur ce qui est arrivé à La Convención, Cuzco, durant les diverses étapes des années 1960.
Qu’elle mène aussi à réviser et étudier les occupations de terres au Pérou et le rôle qu’y a tenu la culture quechua, qu’elle nous aide à comprendre d’où venait alors la violence et contre qui elle était
dirigée, violence avec laquelle on veut nous faire peur aujourd’hui dès qu’on prononce ce mot.
Qu’elle nous aide à nous reconnaitre dans la complexité de notre histoire nationale et de nos tragédies.



En tant que citoyenne libre et en tant qu’artiste, je rejette non seulement les diffamations contre Hugo Blanco Galdós, protagoniste du film et contre mon film Hugo Blanc, río profundo, mais aussi toute pulsion autoritaire et de censure contre les œuvres artistiques et contre l’activité de création intellectuelle, de la part de groupes fermés.
En tant que cinéaste il me faut dire que ces manifestations sont possibles à cause du manque de compréhension du rôle clé de l’artiste dans notre société et tout autant de la distorsion qui consiste à croire qu’une œuvre audio-visuelle est un produit publicitaire ou de propagande idéologique, alors que l’activité artistique est au contraire une terre fertile pour stimuler la liberté de penser et la libre expression, même si elle aborde des sujets inconfortables.
Je rejette le fait que la reconnaissance du Ministère de la Culture du projet de distribution de mon œuvre –production récompensée internationalement, qui n’a pas reçu le moindre financement de
l’Etat péruvien-, après mûr examen de professionnels connus et reconnus du cinéma et de la culture, soit utilisée dans des campagnes de discrédit contre cette institution.

Nous avons perdu la capacité d’avoir des discussions civilisées, où le respect des faits et des autres prime. Mais nous allons récupérer cette faculté et d’autres qui nous amèneront à retrouver le lien
social dont tous les Péruviennes et Péruviens ont besoin.
Je mets à disposition de tous pour la lecture le soutien au Projet DesMemoria, qui a été reconnu par la Direction de l’ Audiovisuel, la Phonographie et les Nouveaux Médias et dont les supports
médiatiques ont permis que le film soit vu et discuté dans le pays, en castillan et en quechua, par environ cinq mille personnes et que nous puissions continuer à le faire, avec la collaboration de
nombreux associés inscrits qui souhaitent apporter le film et les discussions à leur forum-cinéma dans leur région, dans les universités, dans les institutions culturelles, dans les collectifs, etc.

Malena Martínez Cabrera
Réalisatrice et productrice du film Hugo Blanco, Río Profundo
17 juin 2020
www.HugoBlancoFilm.com